Algérie,M. Younès Grar, consultant et expert en technologies de l’information et de la connaissance : «Chaque ministère doit se charger de la numérisation de son secteur»

  • 12 avril 2023 / Analyses / 440 / Admin-23


Algérie,M. Younès Grar, consultant et expert en technologies de l’information et de la connaissance : «Chaque ministère doit se charger de la numérisation de son secteur»

Un Haut-commissariat à la numérisation sera installé dans les prochains jours. L’on ne sait rien encore sur ses missions ni sur sa composante. Tout porte à croire que la nouvelle structure, rattachée à la présidence de la République, aura pour mission de mettre en place la stratégie nationale de numérisation.

Dans le présent entretien, M. Grar souligne la nécessité pour ce Haut-Commissariat de disposer également de l’autorité de suivre le travail de mise en œuvre de la stratégie nationale de numérisation, au niveau de tous les secteurs. Et que chaque ministère procède lui-même à sa propre numérisation, suivant les orientations du Haut-commissariat.

A quoi servirait alors un ministère de la Numérisation et des Statiques ? Notre spécialiste évoque un risque réel de chevauchement des missions et des prérogatives entre la nouvelle structure rattachée à la présidence de la République et le département de la Numérisation et des Statistiques.

Entretien réalisé par Karima Mokrani

Algerieinvest : Des médias font état de l’installation, dans les prochains jours, d’un Haut-commissariat à la numérisation. Une structure rattachée à la présidence de la République, comme vous l’avez-toujours souhaité. S’agit-il de la task-force dont vous parlez depuis des années ?

M. Younès Grar : J’ai découvert cela sur la presse. C’est une idée que je défends depuis plus de 20 ans. Pas seulement moi mais aussi un certain nombre d’acteurs du numérique. Une structure rattachée à la présidence de la République et qui s’occupera de la numérisation, cette dernière touche tous les secteurs. C’est transversal. Il y a ce besoin d’homogénéité, d’interconnexion et d’interopérabilité.

Les différents systèmes d’information des différents secteurs doivent communiquer entre eux pour éviter de tomber dans les dysfonctionnements d’aujourd’hui. Il n’est pas normal que certains secteurs avancent plus ou moins bien en matière de numérisation et d’autres traînent.

Depuis des années, j’appelle aussi à ce que cette structure soit très légère. Il ne faut pas qu’elle soit très administrative. Plus elle est lourde administrativement, plus elle aura des problèmes à être opérationnelles et à atteindre ses objectifs. Ce Haut-commissariat doit être constitué de compétences nationales dans les différents domaines liés à la numérisation (télécommunications, Cloud, intelligence artificielle, développement d’applications, systèmes d’informations, bases de données, sécurité informatique et autres).

Aussi, cette structure doit avoir l’autorité sur les différents ministères. Elle met en place la stratégie, le plan d’action, et les différents ministères s’attellent à la mise en œuvre de cette stratégie. Il y aura des indicateurs qui permettront au Haut-commissariat de faire le suivi et de s’assurer que tous les secteurs vont dans le même sens et à la même allure. Disons que ce Haut-commissariat est le chef d’orchestre de cette stratégie numérique.

Au même moment, Mme Meriem Benmouloud est nommée ministre de la Numérisation, en remplacement de M. Hocine Cherhabil. N’y a-t-il pas risque de chevauchement des prérogatives entre le haut-commissariat et le ministère de la numérisation?

Justement, c’est le flou qui règne sur ce secteur de la numérisation. Si ce Haut-commissariat à la numérisation a pour mission de mettre en place une stratégie de numérisation de notre pays, le ministère de la Numérisation et des Statistiques, va faire quoi ? Il y a risque réel de chevauchement de prérogatives et de missions.

Si le travail de numérisation est à la charge du ministère de la Numérisation et des Statistiques, il y a risque que le Haut-commissariat à la numérisation connaisse le même sort que les autres structures du genre. Avec le temps, il sera une coquille vide. Les contradictions sur le terrain vont générer plus de flou et d’incertitude sur ce secteur.

A mon avis, je n’arrête pas de le dire depuis des années, s’il y a ce Haut-commissariat à la numérisation, pas besoin d’un ministère de la Numérisation. Un ministère ne va pas s’occuper de la numérisation des autres secteurs. Chaque ministère se charge lui-même de la mise en œuvre de la numérisation à son niveau. Chaque ministère a sa structure, sa direction de numérisation ou une direction des systèmes d’information qui se charge de la mise en œuvre de la stratégie de numérisation du pays, au niveau de son secteur.

La structure au niveau de la présidence de la République va s’occuper de l’homogénéité.  Elle doit veiller à ce que tous les secteurs appliquent les mêmes normes, la même politique de numérisation. Qu’ils prennent en charge tout ce qui est lié à l’interopérabilité avec les autres systèmes d’information des autres secteurs. Qu’ils choisissent les meilleures technologies.

Si le Haut-commissariat à la numérisation a pour mission de faire ce travail, quel sera donc le rôle du ministère de la Numérisation et des Statistiques ?  Attendons l’installation de ce Haut-commissariat pour voir plus clair sur ses missions.

De manière générale, comment appréciez-vous la politique de numérisation  en Algérie ? Où sont précisément les failles, les dysfonctionnements ?

Ce n’est pas que mon avis mais aussi celui de plusieurs acteurs du numérique et du président de la République. Nous avons deux facettes contradictoires: des ministères qui avancent plus ou moins bien et font beaucoup pour la numérisation de leurs secteurs et assurent des services en ligne. D’autres qui traînent jusqu’à susciter la colère et l’inquiétude des citoyens. Ces dernières n’arrivent pas à comprendre ce décalage entre des secteurs d’un même pays.

De mon côté, je pense que c’est aussi lié aux personnes qui gèrent cette numérisation au niveau des différents secteurs. La volonté et la visibilité. Il est nécessaire de travailler en coordination et que les secteurs qui ont réussi dans cette numérisation apportent leur assistance à ceux qui n’arrivent pas à avancer.

Quelles sont vos propositions pour rattraper l’énorme retard?

La première étant d’avoir une vision claire sur la stratégie de numérisation de toute l’Algérie. Cette stratégie doit prendre en compte plusieurs aspects. Tout ce qui est lié à l’infrastructure. Il est nécessaire d’avoir une infrastructure fiable qui peut supporter cette politique de numérisation. Malheureusement, il reste beaucoup de travail à faire.

Il est vrai qu’Algérie Télécom fait un effort dans ce domaine pour assurer une bonne connexion internet aux algériens à travers la fibre optique. Nous avons 500 000 abonnés FTTH. Nous sommes toutefois à plus de 6 millions de logements. Le chemin est long.  Il faut redoubler d’efforts pour assurer la même connexion à tous les algériens et permettre l’accès aux services en ligne. Les datas-centers, les systèmes d’information, l’interopérabilité, le Cloud…Nous sommes très en retard dans ces domaines. Redoubler donc d’efforts pour mettre en place toute l’infrastructure pouvant supporter la stratégie de numérisation.

Aussi, préparer les ressources humaines, former les compétences qui peuvent prendre en charge la mise en œuvre de cette politique. Il faut qu’il y ait de l’innovation, des travaux de recherche, s’appuyer sur les compétences nationales, sur les startups, former sur les nouveaux métiers.

A citer également la coopération internationale et régionale. S’associer à des partenaires, à des géants de la technologie pour pouvoir suivre ce qui se fait à travers le monde. Passer de la phase consommation de la technologie à la participation à l’élaboration de cette technologie. Sans oublier, bien sûr, le travail de sensibilisation à tous les niveaux. Tout cela doit être inclus dans la stratégie nationale de numérisation. L’autre élément important est de s’appuyer sur les expériences passées. Durant plus de 20 ans, il y a eu des programmes de numérisation et de mise en œuvre de sociétés d’information. Il faut exploiter les travaux faits jusque-là.

A ce propos, je rappelle le programme e-Algérie 2013 qui a été élaboré en 2009. Il a été mis de côté. Il faut l’actualiser. Dans la mise en œuvre de cette stratégie, il est absolument nécessaire d’impliquer les différents acteurs (universitaires et experts algériens, en Algérie et à l’étranger) pour s’assurer que cette stratégie est à jour et qu’elle prenne en compte les tendances technologiques à travers le monde. Lorsque nous avons la bonne stratégie, il est nécessaire d’avoir des indicateurs de suivi pour s’assurer que les différents secteurs mettent en œuvre cette stratégie de la bonne manière.

Qui doit mettre en place cette stratégie ? Qui doit assurer le suivi ? C’est cette structure rattachée à la présidence de la République mais une structure non administrative. Plutôt une structure scientifique, académique, composée d’universitaires, d’experts, dans les différents domaines de cette technologie. Elle aura l’autorité d’ordonner et de s’assurer que les différents ministères suivent, à la lettre, la mise en œuvre de cette stratégie. Mon souhait est que ce Haut-commissariat contribue à la mise en œuvre de ces propositions de façon à éviter les erreurs du passé. Il est nécessaire de prendre des décisions courageuses dans ce sens.

Je précise, ce n’est pas le Haut-commissariat qui va s’occuper de la numérisation des autres secteurs. Il n’achètera ni serveur ni solution digitale ni mettra en œuvre des plateformes. Lui donne les orientations et chaque ministère fera, à travers ses structures internes, sur leurs budgets, la numérisation de leurs secteurs. Cette fois-ci, la numérisation ne se fera pas d’une manière anarchique.



source: https://www.algerieinvest.dz/

Analyste: Younes Grar

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