L’Algérie et les pays pétroliers du Moyen-Orient : Performances comparatives en 2020 et perspectives pour 2021

  • 04 novembre 2020 / Analyses / 129 / ABI 1


L’Algérie et les pays pétroliers du Moyen-Orient : Performances comparatives en 2020 et perspectives pour 2021

En dépit de mesures destinées à limiter les effets de la pandémie et protéger la santé publique, les travailleurs et les entreprises, le monde continue de faire face à un environnement incertain et difficile, notamment à la suite de la seconde vague de contamination qui est apparue ces dernières semaines. Si cette dernière vague rappelle l’impérieuse nécessité de poursuivre les mesures d’urgence (pour continuer de limiter les pertes en vies humaines, la disparition de revenus et accroître les dépenses sociales), il est également opportun de jeter les fondations de la reprise et de la remise en place d’économies plus solides.

 

Pour ce qui la concerne et à l’instar de nombreux pays exportateurs de pétrole, l’Algérie fait face depuis mars 2020 à un second choc causé par la chute des prix du baril. Au moment où l’année 2020 approche de sa fin et où la loi des finances initiale pour 2021 est en discussion au niveau de la représentation nationale, il est important de s’interroger sur les performances macroéconomiques de l’Algérie et ses perspectives pour 2021. Deux autres points méritent notre attention :

(1)- un examen comparatif de quelques indicateurs macroéconomiques relatifs à l’Algérie et aux autres pays exportateurs de pétrole de la région du Moyen-Orient ; et
(2)- les politiques publiques à mener en 2021 dans un double objectif de poursuite de la gestion de l’urgence et de la nécessaire relance économique. Cet article va apporter des réponses à ces trois points.

Perspectives économiques mondiales

La seconde vague de contaminations à la Covid-19 qui déferle sur un grand nombre de pays dans le monde nous rappelle que le retour à la normale sera long, inégal et semé d’incertitudes. Les raisons d’espérer ne font pas défaut, toutefois au vu de l’intensification des tests, d’une meilleure connaissance de la maladie, de l’amélioration des traitements et de l’accélération des efforts des laboratoires et chercheurs à mettre au point un vaccin efficace au cours des prochains mois. Par ailleurs, l’analyse des indicateurs économiques relatifs au second trimestre suggèrent une certaine amélioration au niveau des grands pays avancés.

En outre, la croissance est de retour en Chine qui devrait atteindre un taux de 0,9% en 2020. Cependant, pour de nombreux autres pays émergents et économies en développement, les perspectives restent précaires. Les réponses fiscales, monétaires et réglementaires à travers le monde ont été sans précédent par leur ampleur et leur rapidité et ont contribué à améliorer les systèmes de santé, compenser les pertes de revenu des ménages, canaliser de la trésorerie aux entreprises et renforcer l’octroi de crédit par les banques.

Ces réponses ont permis de contenir dans une certaine mesure les retombées négatives des deux chocs sanitaire et pétrolier et éviter la reproduction de la profonde crise financière de 2008-09. Prenant acte de ce faisceau d’actions et de données économiques et financières pour le premier semestre de l’année en cours, les services du FMI ont projeté un recul de la croissance économique mondiale à moins 4,4% en 2020 et un rebond de plus 5,2% en 2021 tout en attirant l’attention des pays sur un certain nombre de risques relatifs à la monte de la dette publique et à la stabilité des systèmes bancaires nationaux.

Situation économique et financière de la région Moyen-Orient 

Aux effets de la pandémie se sont surajoutés les impacts négatifs du choc pétrolier de mars 2020 qui a une double origine au niveau de la demande et l’offre. Si l’accord OPEP/G20 d’avril 2020 reconduit d’ailleurs en juin 2020 (destine à diminuer l’offre globale de brut) a permis une remontée des prix, compensant ainsi 45% la baisse survenue depuis fin 2019, les prix du baril demeurent toutefois bas, soit environ 35% en deçà des niveaux en vigueur avant le choc sanitaire. Le bilan des effets combinés des deux chocs (confinement des populations, fermetures de secteurs entiers d’activité économique, demande intérieure et extérieure faibles) est lourd sur les plans de la croissance économique, des finances publiques et des échanges extérieurs. D’après les données publiées par les services du FMI dans son rapport sur les perspectives économiques régionales du Moyen-Orient, le PIB réel de la région du Moyen-Orient devrait subir une contraction de 4,4% en 2020 avant de rebondir en 2021 pour se situer à 2,9%. Pour les 11 pays exportateurs de pétrole de la région, les projections macroéconomiques font apparaître : 

(1)- un recul du PIB réel de 6,6% en 2020 qui provient d’une chute des activités pétrolières (-7.7% en raison des accords OPEP/G20 de réduction de la production et sanctions des Etats-Unis sur les exportations iraniennes) et des activités non pétrolières (-5,8% du fait de l’effondrement du secteur des services provenant d’une chute de la demande intérieure et extérieure) et un rebond possible de 3,4% en 2021;
(2)- un triplement du déficit budgétaire qui devrait atteindre 11,2% du PIB (chutes des recettes pétrolières combinée à des augmentations de dépenses pour contrer la pandémie) comparé à 3% du PIB en 2019 ;
(3)- la disparition des surplus du compte courant des balances de paiements enregistrés en 2019 (86,1% du PIB dont 46,9% du PIB pour l’Arabie Saoudite, 35,4% du PIB pour les Emirats arabes unis et 12,8% du PIB pour le Koweït) qui devraient se transformer en déficits significatifs atteignant 80,7% du PIB). Une région doublement pénalisée par le double choc sanitaire et pétrolier.

Les enjeux pour la sortie de la crise économique au Moyen-Orient

Deux points :

(1)- Les prix du pétrole : pour le court terme, l’excédent d’offre et le niveau élevé des stocks de pétrole, combinés à la faiblesse du trafic aérien ne sont pas de nature à produire un retournement marqué du marché pétrolier. En conséquence, les spécialistes pétroliers envisagent une remontée des prix du brut à environ 48 dollars à moyen terme (contre 41 dollars en 2020), soit ¼ en deçà du prix moyen de 2019. Cela permettra, le cas échéant, de disposer de ressources supplémentaires pour financer la lutte contre la pandémie (dépenses de santé publique, soutien aux travailleurs et entreprises) et la mise en place d’un programme de relance économique. Pour les pays sous contrainte budgétaire comme l’Algérie, le défi est de trouver des ressources additionnelles pour prendre en charge les besoins de la phase d’urgence et assurer une reprise en douceur sans pour autant compromettre la viabilité macroéconomique) ; et
(2)- les politiques budgétaires : qui ont joué un rôle clé et vont continuer à être le levier central dans la poursuite de l’endiguement de la pandémie et de la relance. Au cours des prochains mois, elles doivent être recalibrées et les décideurs faire preuve de savoir-faire et d’ambition pour ce qui est des mesures à mettre en place, de la nature de la riposte budgétaire, du niveau des déficits, de l’accroissement de la dette, de la nécessite de s’inscrire dans une approche budgétaire à moyen terme, de l’amélioration de la gouvernance, et de l’enrayement de la corruption et de la réduction de la fraude fiscale et l’évasion fiscale. Deux piliers autour desquels seront articulées les politiques publiques.

Comparaison des performances entre l’Algérie et les autres pays pétroliers du Moyen Orient

D’après le même rapport du FMI cité plus haut, les principaux indicateurs macroéconomiques pour l’Algérie sont les suivants. Pour ce qui est de la croissance économique réelle : en 2020, l’Algérie devrait enregistrer un recul de l’activité économique de -5,5% en raison d’une baisse de la croissance dans les secteurs pétrolier (-7,7%) et non pétrolier (-4.5 %). Les pays enregistrant des chutes plus importantes sont l’Irak (-12,1%), le Koweït (-8,1%), la Libye (-66,7%), Oman (-10%) et les Emirats arabes unis (-6,6%). Par contre, les services du FMI prévoient une reprise de 3,2% en 2021 avec un retour de la croissance dans le secteur non pétrolier (3,4%) et pétrolier (1,7%).
Pour ce qui est du prix d’équilibre du baril, il se situe à 118,2 dollars pour maintenir le niveau et la structure des dépenses actuelles (106,3 dollars en 2019) et une moyenne de 102 dollars entre 2000-2018. Des prix d’équilibre plus élevés sont notés uniquement pour 2 pays, notamment l’Iran (521,2 dollars du fait des sanctions américaines) et la Libye (414,6 dollars pays en conflit). Pour les 9 autres pays, il se situe dans une fourchette de 42 à 93 dollars le baril.

Pour les finances publiques :

(i)- le niveau des recettes hors pétrole devrait atteindre 21,7% du PIB hors pétrole en 2020, 3 points de pourcentage du PIB hors pétrole par rapport à l’optimum et 2,2 points de pourcentage de moins qu’en 2019 (23,9% du PIB hors pétrole). Hormis le Koweït dont le taux est de 32,9% du PIB hors pétrole, 4 pays ont des ratios inférieurs à 10% alors que 4 autres ont des recettes hors pétrole variant entre 13% et 19% du PIB hors pétrole En 2021, ce ratio devrait enregistrer une légère amélioration (0,5 points de pourcentage du PIB hors pétrole) pour passer à 22,1% du PIB hors pétrole en Algérie ;
(ii)- le déficit hors pétrole (la mesure appropriée de l’orientation budgétaire du pays), il devrait atteindre 28,7% du PIB hors pétrole, par rapport à 28,2% du PIB hors pétrole en 2019 et une norme de 10,5% du PIB hors pétrole, donnant ainsi une idée de l’ampleur de l’ajustement budgétaire qu’il faudra prendre en charge tôt ou tard. Ce ratio est supérieur pour l’Irak (55,9% du PIB hors pétrole), le Koweït (68,7%), la Libye (466,5%), Oman (48,8%), le Qatar (32,3%), et l’Arabie Saoudite (30,7 %) ;
(iii)- Pour ce qui est de la dette publique, elle devrait atteindre 45% du PIB en 2020 et 46,6% du PIB en 2021. Seuls 5 autres pays sont plus endettés, notamment Bahreïn (128,5% du PIB), l’Irak (68,3% du PIB), Oman (81,5% du PIB), le Qatar (68,1% du PIB) et le Yémen (81,7% du PIB) ;
(iv)- Pour le déficit du compte courant de la balance des paiements, il devrait se situer à 10,8% du PIB, par rapport à 10,1% du PIB en 2019, reflétant une baisse des exportations de 12,2 milliards de dollars en 2020 et une baisse des importations de 12,5 milliards de dollars. En 2021, ce déficit devrait se creuser davantage pour atteindre 16,6% du PIB. Seuls l’Irak (12,6% du PIB), la Libye (59,8% du PIB) et Oman (14,8% du PIB) affichent des déficits plus élevés en 2020 ;
(v)- Pour la dette extérieure, elle se situerait à 1,9% du PIB en 2020 et 3,5% du PIB en 2021. Seule l’Iran affiche un taux aussi bas, les autres pays exportateurs de pétrole étant fortement endettés ; et
(vi)- Pour les Réserves internationales de change (RIC), elles devraient se situer à 44,6 milliards de dollars à fin 2020 et 21,9 milliards de dollars à fin 2021. Seuls l’Irak (57,9 milliards de dollars), la Libye (56 milliards de dollars), l’Arabie Saoudite (439,3 milliards de dollars) et les Emirats arabes unis disposent de RIC plus élevées. In fine, à l’exception de l’indicateur de dette extérieure, les fondamentaux économiques du pays sont fortement déséquilibrés par rapport aux autres pays pétroliers. Le pays a une contrainte sérieuse en termes de ressources domestiques et extérieures. La possibilité d’une crise de change pourrait émerger en 2022 et les ajustements budgétaires et du compte courant à entreprendre sans retard sont significatifs.

Quel faut-il faire à court et moyen terme pour ce qui est de la région ?

Le climat d’incertitude ambiant face à la plus grande pandémie qu’ait connu le monde depuis des décennies ne doit pas donner lieu à de la complaisance mais au contraire pousser à tracer des trajectoires mixtes d’endiguement de la maladie et de relance de l’économie en tenant compte de la marge de manœuvre du pays. Ainsi dans son rapport, le FMI suggère de :

(1)- continuer d’actionner le levier budgétaire pour soutenir l’activité en l’adaptant aux changements des circonstances (dépenses de santé, compensation des pertes de revenus, subventions pour l’emploi, appui à l’activité économique) et ne pas procéder à un retrait prématuré du dispositif budgétaire en place de façon prématurée pour ne compromettre toute reprise naissante. Les coûts budgétaires et la dette publique dérivés de la phase d’urgence seront traités lors de la phase relance, une fois l’urgence terminée.

Parallèlement, les pouvoirs publics devraient davantage distinguer les situations d’illiquidité et d’insolvabilité dans les dispositifs d’aide et pousser pour des réformes dans la gouvernance économique pour assurer le bon usage des ressources octroyées. Pour le cas des pays sous contrainte financière, la politique budgétaire doit être conçue dans le sens d’un ciblage adéquat des dépenses, une réorientation de ces dernières en fonction des priorités de l’heure (santé, éducation, secteur social) et d’une création de marges indispensables. Pour les pays à faible revenu et les pays fragiles, l’aide internationale sera déterminante pour accompagner la gestion des défis de l’heure et éviter des ajustements trop brusques ;

(2) poursuivre des politiques monétaires et financières accommodantes, avec le souci principal des banques centrales de maintenir le coût de l’emprunt à un niveau bas et des conditions de crédit appropriées, recenser les créances douteuses et litigieuses et, le cas échéant injecter des capitaux au niveau de certaines banques et sociétés non financières d’importance systémique.

Que faut-il faire en Algérie ?

Après des réponses à la crise en deçà des attentes et le temps qui presse, il est impératif de réorienter la politique économique du pays et d’entamer sans tarder de véritables réformes. Trois points à traiter :
(1)- les projections macroéconomiques du FMI ;
(2)- la gestion de la crise sanitaire et économique ; et
(3)- la trajectoire de relance.

Pour le premier point. Les projections macroéconomiques des services du FMI pour 2020 et 2021 rejoignent celles que j’ai eu souvent l’occasion de présenter dans des articles précédents. J’ai toutefois des réserves sur le taux de croissance prévisionnel pour 2021. Bien que bienvenue si elle s’avérait crédible, cette projection pour 2021 me paraîtrait très optimiste car elle implique un gain de 7,2 points de pourcentage en 2021, une performance difficile à envisager vu les rigidités structurelles de l’économie, la persistance de la pandémie et ses impacts négatifs sur les travailleurs et les entreprises dont une grande partie risquent de disparaître et la faiblesse des politiques publiques.

Notons en outre le rapport de juin 2019 dans lequel le FMI a fait un bilan de ces programmes mis en œuvre entre 2011 et 2017 et a souligné un grand nombre de faiblesses, notamment les hypothèses optimistes en termes de croissance dépassant les réalisations de 1 point du PIB sur le court terme et 1,5 point du PIB sur le moyen terme. Le danger d’un tel optimisme conduit à articuler des conseils macroéconomiques erronés dans la mesure où le PIB est au centre de tout le cadrage macroéconomique et des politiques publiques sous-jacentes. In fine, sous-estimer les besoins de financement ne peut que compromettre le succès des programmes de redressement.

Pour le second point, l’économie algérienne était déjà fortement déséquilibrée à fin 2019, bien avant les chocs sanitaire et pétrolier de mars 2020 qui l’ont davantage endommagée. Face à la récession, les politiques publiques mises en place ont été en deçà des attentes :

(1)- au niveau de la LFC 2020 (absence de stratégie ciblant les objectifs macroéconomiques à moyen terme précis et réalistes contenus dans un cadre budgétaire à moyen terme (CBMT), stimulus fiscal nettement insuffisant de 70 milliards de DA, ciblage inadéquat des mesures d’appui aux ménages, faiblesse du canal de transmission de la politique monétaire) et ;
(2)- au niveau du projet de LFI pour 2021 en cours de discussion (absence de nouveau de stratégie à moyen terme et de CBMT, faiblesse du stimulus fiscal, composante relance bâtie sur un programme d’investissement porté par un cadre de gestion institutionnel inadéquat et inefficient). Deux opportunités ont été ratées.

Pour le troisième point, à savoir la trajectoire d’endiguement de la crise sanitaire, de relance de l’activité et de la reconstruction de l’économie du pays, et au vu des contraintes majeures en matière de ressources budgétaires et extérieures et de l’ampleur des ajustements budgétaires et du compte courant de la balance des paiements, la seule voie est celle des réformes économiques en profondeur et dans un contexte à moyen et long terme. Il est impératif de préparer une stratégie intérimaire 2021-2023 et profiter de la prochaine échéance économique (une loi de finances complémentaire 2021) pour réorienter les politiques publiques vers des réformes à moyen terme dont les objectifs macroéconomiques clairs et réalistes seraient les suivants :

(1) sur le plan de budget, il faudrait ramener le déficit à environ 19% du PIB hors pétrole par le biais de mesures sur :
(i)- les recettes (portant sur la politique fiscale, l’administration fiscale et douanière et les avantages fiscaux) afin de faire passer le ratio recettes fiscales/PIB hors pétrole de 16,3% du PIB hors pétrole en 2020 à 18,4% du PIB hors pétrole ; et
(ii)- les dépenses courantes (grâce à une rationalisation de le masse salariale et les subventions et transferts) pour ramener le ratio dépenses courantes/PIB hors pétrole de 29,2% du PIB hors pétrole à 23,3% du PIB hors pétrole. Pour les dépenses en capital, il s’agira de renforcer la chaîne de gestion des dépenses en capital pour améliorer l’efficience les projets. Leur niveau restera inchangé (16% du PIB hors pétrole) pour générer de la croissance et atténuer les effets de resserrement budgétaire. Sur le plan extérieur, il faudra cibler un déficit du compte courant de la balance les paiements de 9% de PIB en 2023 grâce au resserrement budgétaire ci-dessus, des mesures de rationalisation les importations, des efforts soutenus en faveur d’une diversification les exportations et une dépréciation de 30-40% entre 2021 et 2023.

Ces politiques macroéconomiques prendront du temps à produire les effets, mais sur le moyen terme elles permettront de rétablir les conditions d’une reprise de la croissance économique. En outre, il faudra compléter ces efforts par les réformes structurelles bien ciblées et ambitieuses. Une voie incontournable



source: El watan

Analyste: Abdelrahmi Bessaha.

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