Algérie - Nacera Haddad : « La diversification de l'économie est déjà une réalité »

  • 16 septembre 2018 / Actualité / 80 / Africa-Bi1


Algérie - Nacera Haddad : « La diversification de l'économie est déjà une réalité »

Est-on réellement en présence d'une nouvelle Algérie, comme le martèlent experts et patronat ? Ce jeudi 13 septembre, au siège du groupe français Les Échos, une rencontre organisée avec le Forum des chefs d'entreprises algériens (FCE) a tenté de donner des éléments de réponse en invitant une sélection d'entrepreneurs algériens et français à témoigner sur les nouvelles dynamiques économiques. Dans ce sillon, le secteur privé est en train de connaître une véritable révolution. Parmi les témoins clés figurait le nom de Nacera Haddad.

En plus d'être la vice-présidente du Forum des chefs d'entreprise (FCE), Nacera Haddad est une patronne algérienne qui compte. Avant de s'installer à son propre compte en 2006, à la tête d'un cabinet de consulting, Incosyn, spécialisé dans le conseil aux entreprises, elle a passé vingt-cinq ans dans le secteur public. Diplômée de Sciences Po Alger et de la Sorbonne, à Paris, Nacera Haddad a fait ses armes durant la décennie noire. En plus du terrorisme, les années 90 ont participé à la destruction de l'économie algérienne. Les pertes s'élèvent à plusieurs milliards d'euros, sans compter qu'à cette même époque, le gouvernement devait gérer la libéralisation du marché, les rééchelonnements de la dette par le FMI et aussi la restructuration des entreprises publiques. Depuis, le pays s'est rendu dépendant de ses hydrocarbures. Avec la chute des cours pétroliers, les autorités ont compensé par un recours massif à la planche à billets afin de maintenir les subventions de base. Ce qui a creusé le déficit budgétaire à plus de 8 % du PIB.


Mais à huit mois de l'élection présidentielle, les motifs d'inquiétudes ne manquent pas chez les partenaires du pays. Surtout lorsque le gouvernement décide de mettre en place des mesures protectionnistes telles que des taxes sur les biens importés et interdit l'entrée de près de 900 produits (viandes, chewing-gum, téléphones mobiles). Le discours alarmiste est le même dans les institutions financières, que ce soit la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international : l'Algérie doit d'urgence accélérer les réformes pour diversifier son économie.

Avec beaucoup de bonne volonté, le FCE veut rassurer ses partenaires sur ce qui est réellement fait sur le terrain. Nacera Haddad, intarissable sur le sujet du secteur privé, s'est confiée au Point Afrique.

Le Point Afrique : où en est la diversification de l'économie algérienne ?

Nacera Haddad : La première diversification, c'est déjà le passage d'un secteur public tout-puissant, qui régnait en monopole, vers un secteur privé qui est devenu majoritaire dans sa participation à l'économie nationale. Plus de 65 % des emplois créés viennent du secteur privé. Près de 70 % de la valeur ajoutée créée en Algérie est le fait du secteur privé, hors hydrocarbures. Puisque les hydrocarbures relèvent essentiellement du secteur public. Sur les 11 millions de personnes en activité en Algérie, 7 millions, c'est-à-dire plus de 63 %, sont employées par les entreprises privées. Le secteur public, administration et entreprises, emploie 4 millions de personnes. 80 % du tissu économique privé est composé d'entreprises présentes dans les secteurs de l'agroalimentaire, de l'agro-industrie, l'agriculture, ou encore les services.

C'est sur le front des exportations que la diversification ne se fait pas. Les hydrocarbures continuent à représenter 98 % de nos exportations. Nous devons aller plus loin et travailler avec des opérateurs qui maîtrisent les marchés internationaux et la culture de l'exportation. Et qui pourraient, en partenariat avec nous, nous permettre d'intensifier la présence de nos produits à l'international.

Quels sont ces produits et quels sont les secteurs qui pourraient augmenter leurs contributions dans les exportations ?

Nous pourrions davantage travailler sur nos produits issus de l'industrie manufacturière. Il y a aussi des efforts à faire pour l'industrie des services, mais surtout dans l'industrie agroalimentaire. N'oublions pas que la transformation dans le secteur de l'offre céréalière a fini par payer. Sans ce secteur, l'Algérie est toujours sur le podium. Nous avons même des excédents en matière de capacité. Mais nous devons améliorer notre savoir-faire à l'export. Nous avons des prix plus que compétitifs.

Quels sont les marchés que vous ciblez ?

Les Algériens ont gardé l'amour de l'Afrique et de la coopération Sud-Sud. Et vous savez que l'Algérie, membre fondateur du Nepad, travaille énormément à la relation Sud-Sud. Nous encourageons les implantations d'hommes d'affaires algériens sur le reste du continent africain. Nous travaillons énormément au FCE aussi à intensifier les relations et l'exportation de nos produits vers les pays d'Afrique. Et il faut aussi encore mettre l'accent sur comment ouvrir le marché algérien aux entrepreneurs africains. Ces derniers recherchent plutôt des partenariats avec des investisseurs qui vont non seulement prendre des parts de marché, mais qui vont également investir.

Il existe des success-stories d'entreprises algériennes en Afrique, mais elles sont à toute petite échelle, dans des secteurs très précis. Nous demandons au gouvernement d'accélérer sur des secteurs ciblés comme les banques, avec l'implantation de banques dans les grandes capitales africaines…

Sur ce terrain, votre voisin, le Maroc, a déjà pris énormément d'avance... Est-ce qu'il y a encore de la place pour vous ?

Bien sûr. Parce que nous sommes dans des secteurs et à des échelles très différentes par rapport au Maroc. Le marché est encore très porteur et nous avons une relation historique avec le reste de l'Afrique. Nous devons améliorer notre force de frappe sur le reste du continent. Nous avons des pionniers qui réussissent très bien dans leurs domaines à leur dimension, mais il va falloir les accompagner.

Est-ce qu'il y a des pays qui vous intéressent particulièrement ?

L'Afrique du Sud avec laquelle nous avons une relation économique et commerciale particulière. Nous entretenons aussi de bonnes relations commerciales avec le Nigeria, et aussi plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest. L'Algérie a toujours été un acteur très important, nous avons une carte à jouer et nous allons la jouer à fond.

Et dans l'autre sens, qu'est-ce qui est fait pour faciliter l'implantation d'entreprises d'Afrique subsaharienne en Algérie ?

Pour l'instant beaucoup de choses passent par les partenariats noués à travers le Nepad, mais nous n'hésiterons pas à accorder des avantages distinctifs à nos partenaires et entreprises africaines.

Finalement, les marchés européens notamment français ou chinois ne sont plus prioritaires ?

Pour accélérer sur ces marchés, nous sommes en train de travailler sur des infrastructures en matière d'export, de conditionnement et de certification de nos produits. C'est la condition sine qua none pour maintenir notre position. Nos produits sont extrêmement demandés de par leur qualité surtout dans l'agriculture. Et cela est aussi dû à la présence de notre diaspora partout dans le monde. L'Algérie a une forte diaspora en Europe et particulièrement en France, donc ce sont des marchés très pertinents pour nous. Nous avons énormément d'investisseurs qui sont en train de s'y implanter. On les retrouve dans les secteurs des boissons, des jus, dans les produits transformés de l'agroalimentaire. Ce que nous devons faire, c'est de développer des partenariats avec des acteurs français qui puissent nous permettre de nous améliorer en matière d'export. Mais cette coopération entre nos entreprises doit transcender l'aspect commercial et favoriser l'investissement productif, le transfert de technologies et de savoir-faire à travers des pôles de compétitivité et de centres d'excellence.

Quels sont justement les secteurs qui offrent le plus d'opportunités ?

L'agro-industrie mais aussi le tourisme, où nous avons tout à offrir. Le tourisme est un secteur dormant comme on dit. Alors que le pays présente un potentiel énorme. Saviez-vous que nous avons selon l'Unesco, le deuxième patrimoine au monde derrière l'Italie. Notamment en matière de vestiges romains, donc tout est à faire. Mais il faut développer des savoirs faire en terme d'accueil, en terme d'opérateurs spécialisés. En ce qui concerne l'hôtellerie, on a fait d'énormes investissements.

Et l'atout de l'Algérie, c'est bien sûr la jeunesse. L'algérie a formé plus d'un million d'ingénieurs informaticiens qui sont en train de faire les beaux jours d'autres sociétés dans ce domaine aux USA, au Canada, en France,etc. Ils sont brillants et pour nous c'est un double avantage. Il faut que nous les accompagnions pour qu'ils soient des relais dans ces secteurs pourvoyeurs d'emplois et qui sont aussi des terrains d'opportunités pour entreprendre.

Dans ce sens, quelles ont été vos actions pour l'entrepreneuriat féminin ?

Plus de 75 % des diplomés depuis quinze ans sont des filles, mais on ne les retrouve pas dans l'espace économique. C'est là où nous interpellons le gouvernement à intensifier l'accompagnement des femmes dans l'entreprise. Nous avons gagné des points, car aujourd'hui plus de 22 % de l'entrepreneuriat est féminin. Mais n'oublions pas qu'investir dans les femmes, c'est faire bouger un levier déterminant pour développer les territoires, et aller vers une croissance durable en plus d'améliorer le statut de la femme.


source: le point afrique

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